Le Marché aux Puces de Saint-Ouen : un décor à ciel ouvert pour le grand écran
Aux portes de Paris, juste après la Porte de Clignancourt, le marché aux Puces de Saint-Ouen s’étend comme une ville dans la ville. Un entrelacs de ruelles couvertes, de hangars débordant d’objets et de boutiques pleines de curiosités. Depuis plus d’un siècle, ce labyrinthe de trésors suscite la fascination des chineurs, des promeneurs… et des cinéastes. Ici, le réel semble déjà en représentation : les visages, les matières et les sons forment un décor tout prêt, où la fiction n’a plus qu’à se glisser.

De la « Zone » aux Puces : les origines d’un décor
À la fin du XIXᵉ siècle, au-delà des fortifications de Paris, s’étendait la « Zone » : un territoire interlope peuplé de chiffonniers et de récupérateurs. Ces habitants vivaient du rebut de la capitale, triant, réparant, vendant. De cette économie de la marge est né le marché aux Puces, d’abord informel, avant de s’organiser en véritables marchés couverts. Georges Lacombe en donne l’un des tout premiers portraits filmés en 1928 dans La Zone, chronique sociale sur la vie des chiffonniers. Tourné en décors réels, son film documente ce paysage de baraques, de terrains vagues et de visages anonymes, qui préfigure déjà l’univers foisonnant des Puces actuelles.
Cette mémoire du recyclage et du bricolage imprègne toujours le marché. Entre les allées de Vernaison, Paul-Bert, Serpette ou Malik, les visiteurs découvrent aujourd’hui une mosaïque de styles et d’époques, mais l’esprit des récupérateurs demeure : rien n’est perdu, tout peut renaître.

Les Puces à l’écran : un Paris populaire et cinégénique
Le cinéma s’empare très tôt de ce décor singulier. En 1960, Louis Malle y tourne une séquence de Zazie dans le métro. La jeune héroïne traverse un Paris effervescent, où les Puces apparaissent comme un condensé de la capitale populaire : bruyante, colorée, débordante de vie. Les marchands, les enseignes et les passants deviennent figurants d’un film qui capte l’énergie du réel.
Vingt ans plus tard, un autre regard venu d’ailleurs s’arrête sur ces allées : celui du réalisateur britannique John Schlesinger pour Marathon Man (1976). Tourné en partie à Paris, le film mêle intrigue d’espionnage et chasse à l’homme dans des décors authentiques. Roy Scheider y parcourt notamment les Puces de Saint-Ouen, entre stands d’antiquités du marché Biron et façades poussiéreuses. Cette scène révèle toute la puissance visuelle du lieu : un espace à la fois pittoresque et inquiétant, propice au suspense comme à la rêverie. Les Puces deviennent ainsi un décor international, symbole d’un Paris labyrinthique où l’on se perd autant qu’on se cache.

Woody Allen, en 2011, y reviendra pour une tout autre atmosphère avec Midnight in Paris. Dans le marché Paul-Bert, son personnage principal, Gil, flâne entre les objets d’art et rencontre une brocanteuse incarnée par Léa Seydoux. La scène, baignée d’une lumière dorée, symbolise la fascination des Américains pour un Paris rêvé, celui des objets anciens et des coïncidences romantiques. Ce Paris de carte postale, souvent fantasmé, trouve ici un ancrage concret : les Puces incarnent ce mélange de nostalgie et d’élégance intemporelle que le réalisateur aime tant.
Enfin, dans L’Écume des jours (2013) de Michel Gondry, les Puces apparaissent comme une extension naturelle de l’univers surréaliste de Boris Vian et du réalisateur. On y retrouve le goût du détournement, du bricolage poétique, et cette idée que les objets ont une vie propre. Le marché devient un atelier d’imagination, un laboratoire d’images où le réel et la fantaisie se confondent.
Un atelier vivant pour les métiers du cinéma
Depuis toujours, les Puces nourrissent le travail des artisans du septième art. Décorateurs, costumiers et accessoiristes y viennent chercher ce que les studios ne peuvent pas reproduire : la patine du temps.. Dans la boutique Chez Sarah, s’entassent des milliers de vêtements d’époque, du corset Belle Époque au tailleur des années 1970. Des costumiers de cinéma et de théâtre y viennent régulièrement : certains costumes du film Un long Dimanche de fiançailles ou de la série Downtown Abbey y ont été acquis. À quelques allées de là, la Librairie de l’Avenue offre aux repéreurs visuels des magazines et livres anciens, sources d’inspiration pour reconstituer un décor d’époque.
Ce sont ces lieux, discrets mais essentiels, qui font des Puces un maillon invisible du cinéma français. Avant d’être une destination de tournage, le marché est d’abord un immense réservoir d’objets et de savoir-faire, un lieu où les métiers du décor viennent puiser l’inspiration.

Un décor habité par la mémoire
Les Puces de Saint-Ouen ne sont pas seulement un lieu de chine : elles sont une mémoire vivante, une archive sensible de la ville. Chaque enseigne rouillée, chaque miroir piqué, chaque fauteuil défraîchi semble porteur d’un récit. Le marché n’a pas besoin de décors construits : il est déjà cinéma. Entre la beauté des objets et l’énergie du lieu, les réalisateurs y trouvent un condensé du monde, un théâtre de la vie urbaine.
Et lorsque le promeneur s’y aventure, il n’est jamais très loin d’un plan de film : il marche dans un décor qui, depuis un siècle, inspire les rêveurs comme les cinéastes.
Pour prolonger la découverte, retrouvez la ciné-balade “Les Puces de Saint-Ouen au cinéma”, une promenade à travers les marchés Vernaison, Malik et Paul-Bert, entre anecdotes de tournage et histoire du cinéma parisien.

