Paris par Cédric Klapisch
Filmer Paris pour Cédric Klapisch n’a jamais consisté à en donner une image monumentale ou figée. Depuis ses premiers films, le cinéaste construit une géographie intime, faite de rues précises, de micro-quartiers, de cafés, d’immeubles habités. Paris est chez lui un organisme vivant, traversé par les mutations sociales, générationnelles et architecturales. À chaque film correspond un territoire clairement délimité, observé avec une attention presque documentaire. Bastille, le nord de Paris, la Villette, Montmartre : autant de fragments qui composent une cartographie sensible du Paris contemporain.

Bastille, un village en mutation – Chacun cherche son chat
Avec Chacun cherche son chat, Cédric Klapisch ancre durablement son cinéma dans le quartier Bastille–Roquette. Rue Keller, rue des Taillandiers, rue de Charonne, passage de la Main-d’Or : tout se joue sur quelques centaines de mètres. Le cinéaste filme un Paris populaire en pleine transformation, saisi au moment où les ateliers d’artisans côtoient encore les nouveaux bars branchés, où la gentrification s’amorce sans avoir totalement effacé la vie de quartier.
La disparition d’un chat devient le prétexte à une circulation entre les habitants : une jeune femme, une vieille dame, un voisin un peu frimeur, des commerçants. Klapisch travaille alors presque comme un ethnologue urbain. Aux côtés de la comédienne principale (Garance Clavel) et de ses acteurs fétiches (Zinedine Soualem, Romain Duris, Simon Abkarian), il évite les figurants et privilégie les habitants réels rencontrés lors des repérages. Il choisit aussi de tourner souvent sans lourde préparation. Cette méthode donne au film une texture humaine très particulière, où la fiction se nourrit directement du réel. Bastille apparaît ici comme un village urbain, fragile, solidaire, déjà menacé par les mutations à venir.

Nord de Paris, solitudes contemporaines – Deux moi
Vingt-quatre ans plus tard, Deux moi revient à cette idée fondatrice du film-quartier, mais dans un Paris profondément transformé. Klapisch choisit un territoire très précis, situé entre la Goutte-d’Or, la Gare du Nord et la Porte de la Chapelle : rue Stephenson, boulevard de la Chapelle, rue Marx-Dormoy. Un quartier enclavé, cerné par les voies ferrées, structuré par des ponts, des rails et le métro aérien et où nos deux héros (Ana Girardot et François Civil) se croisent sans se voir.
Ce choix n’est pas anodin. Klapisch est frappé par ces immeubles à double façade, donnant à la fois sur la rue et sur les rails : une configuration qu’il juge immédiatement cinématographique. Le quartier devient le reflet de l’état intérieur des personnages : proches géographiquement, mais séparés psychiquement. Comme dans Chacun cherche son chat, le cinéaste recrée une ambiance de village, mais un village contemporain, marqué par l’isolement et la solitude à l’ère du tout-connecté. La présence d’un chat, l’apparition de Madame Renée, figure emblématique du film de 1996, et Simon Abkarian en épicier chaleureux créent un lien discret entre les deux œuvres, comme un écho à vingt ans de distance.

Adolescence et mémoire urbaine – Le Péril jeune
Avec Le Péril jeune, Klapisch filme Paris à hauteur d’adolescents, dans un moment charnière : le milieu des années 1970. Si le lycée est fictif, le film s’ancre profondément dans le nord et l’est parisien : Barbès, canal de l’Ourcq, Orgues de Flandre, rues populaires promises à de profondes mutations. Le cinéaste saisit une jeunesse encore marquée par l’héritage de Mai 68, mais déjà confrontée à la fin des idéaux collectifs.
Le tournage, rapide et à petit budget, se déroule souvent dans des lieux avant rénovation. Klapisch a conscience de filmer un Paris en sursis, et Le Péril jeune fonctionne aujourd’hui comme une véritable capsule temporelle. La ville n’y est pas idéalisée : elle est vécue, parcourue en mobylette, traversée par toute cette jeunesse, dans une énergie brute et mélancolique.

Canal Saint-Martin et quartiers du transit – Les Poupées russes
Dans Les Poupées russes, comme dans L’Auberge espagnole dont il est la suite, Cédric Klapisch élargit la trajectoire de Xavier (Romain Duris) à l’échelle européenne, mais Paris demeure un point d’ancrage essentiel, filmé à travers des espaces de passage et de transition. Le canal Saint-Martin, avec ses quais et ses cafés, tout comme l’Île Saint-Louis ou encore le quartier où vit Martine (Audrey Tautou), dans le 9ème, offrent des contrepoints à l’agitation du récit. C’est notamment au café L’Atmosphère, quai de Valmy, que se joue la scène de retrouvailles qui est à l’origine de la recréation de la bande. À l’opposé, les abords de la Gare du Nord incarnent un Paris du mouvement, les allers-retours symbolisant les trajectoires sentimentales et professionnelles. Klapisch filme ces quartiers comme des lieux de circulation permanente, à l’image de ses personnages : entre deux âges, entre deux pays, entre plusieurs vies possibles.

La ville en mouvement – En corps
Avec En corps, Klapisch explore Paris à travers la danse et le mouvement. Le film traverse la place Dauphine, le Théâtre du Châtelet, puis filme le parc et la Grande Halle de la Villette. Ancien site industriel reconverti en pôle culturel, la Villette peut tout à fait incarner cette idée de transformation qui traverse toute l’œuvre du cinéaste.
Klapisch parle volontiers d’un “anti-Black Swan”. Il refuse la glorification de la souffrance et choisit de travailler avec de véritables danseurs, filmés dans leur réalité physique et collective. Marion Barbeau, première danseuse à l’Opéra de Paris, est nommée au César du meilleur espoir féminin pour sa prestation. Ici, la ville est parfois un prolongement du corps : escaliers, ponts, plateaux urbains sont investis comme des espaces chorégraphiques. Paris n’est plus seulement observée, elle est habitée par le mouvement.

Montmartre, entre passé et devenir – La Venue de l’avenir
Avec La Venue de l’avenir, Klapisch revient à Montmartre plusieurs années après l’avoir filmé pour quelques scènes de L’Auberge espagnole (souvenez-vous du trottoir le plus étroit de Paris, rue d’Orchamps, et de la scène de rupture au café Au Soleil de la butte). Dans son nouveau film, il s’intéresse au quartier à la fin du XIXe siècle. Les rues encore populaires, les ateliers d’artistes, les cafés modestes et les moulins entourés de champs annoncent la mythification à venir. Il nous semble reconnaître la rue des Saules et le sommet de la butte puis on comprend que le réalisateur les a réinventés avec sa palette d’effets numériques.
Montmartre est ici un espace de bascule, lieu de mémoire pour les uns et d’invention pour les autres. Fidèle à son obsession pour les moments de transition, Klapisch filme un quartier en devenir, laboratoire artistique et social où se rencontrent photographes, musiciens, peintres et modèles. Le film est d’ailleurs l’occasion de croiser Claude Monet, Nadar, Victor Hugo et Sarah Bernhardt.

Paris, ville-monde – Paris
Avec Paris, Klapisch change d’échelle sans renoncer à sa méthode. Le film adopte une narration chorale et traverse plusieurs quartiers — Belleville, Ménilmontant, l’Île Saint-Louis, la Sorbonne, Notre-Dame — pour dresser le portrait d’une ville fragmentée, traversée par des destins qui se croisent ou s’ignorent. Le personnage du professeur incarné par Fabrice Luchini agit comme un fil conducteur, rappelant que Paris est faite de strates, d’oppositions permanentes entre ancien et moderne. Plus qu’un décor, la ville devient ici un lien invisible, une matrice commune à des vies très différentes.
