Le parfum interdit d’Audrey Hepburn
Il existe, dans l’histoire de la parfumerie, quelques rares créations qui dépassent le simple fait d’être un jus dans un flacon. Des fragrances qui portent en elles une histoire humaine, une intimité. L’Interdit de Givenchy est de celles-là.
Pour la comprendre, il faut d’abord saisir ce lien extraordinaire qui unissait Hubert de Givenchy et Audrey Hepburn — non pas une relation entre un couturier et sa cliente, mais quelque chose de bien plus rare. Une amitié profonde, loyale, presque fraternelle, qui durerait plus de quarante ans.
Article écrit par Enzo Fenoglio pour Ciné-Balade.

La rencontre avec Givenchy
Nous sommes en 1953. Audrey Hepburn, jeune actrice encore peu connue, pousse la porte de l’atelier parisien d’Hubert de Givenchy, au 8 de la rue Alfred de Vigny, pour des essayages. Elle cherche des robes pour le film Sabrina. Givenchy, lui, attendait Katharine Hepburn — la grande, la célèbre. Quelque peu contrarié, il découvre à la place une jeune femme mince, aux grands yeux de biche, au cou de cygne, avec quelque chose d’indéfinissable dans le regard, une grâce naturelle, une élégance qui ne venait pas des vêtements, mais d’elle-même.
Leur rencontre fut immédiate, comme une reconnaissance. Selon plusieurs témoignages, Givenchy dira plus tard qu’Audrey compta plus que toute autre dans sa vie professionnelle. Et Audrey, de son côté, ne porterait plus que ses robes — à l’écran comme dans la vie jusqu’au dernier hommage : c’est Givenchy qui choisira la robe qu’elle portera pour ses funérailles. Cette femme qui avait traversé la guerre, connu la faim dans une Hollande occupée, cette femme devenue ballerine par discipline plus que par rêve, portait en elle une beauté qui n’était pas celle des magazines. C’était la beauté de quelqu’un qui a appris à ne pas gaspiller l’essentiel.
« L’élégance est la seule beauté qui ne se démode jamais. » — Audrey Hepburn
C’est pour cette femme-là, précisément pour elle, qu’Hubert de Givenchy allait, quelques années plus tard, commander un parfum. Non pas pour la star. Pour l’amie.
Audrey Hepburn, un portrait olfactif
En 1954, Givenchy confie une mission délicate au parfumeur Francis Fabron, déjà auteur du légendaire L’Air du Temps de Nina Ricci. La commande est simple et exigeante à la fois. Créer un parfum qui ressemble à Audrey. Pas à l’actrice. À la femme.
Fabron travaille avec les grands laboratoires de Grasse, chez Roure Bertrand Dupont — aujourd’hui Givaudan. Il part d’une base d’aldéhydes, ces molécules qui évoquent le linge propre, le givre du matin, les draps frais sur une peau chaude. Des aldéhydes doux, jamais agressifs — à l’image de cette présence qu’Audrey savait imposer sans jamais forcer.
Chaque note du parfum semble avoir été choisie comme on choisit les mots d’une lettre intime.
En note de tête, les aldéhydes s’ouvrent sur une fraîcheur pétillante, accompagnés de bergamote lumineuse, de pêche dorée et de fraise — légère, ensoleillée, presque espiègle. C’est le sourire d’Audrey, cette joie spontanée qu’elle ne calculait jamais.
Au cœur, un bouquet floral d’une délicatesse infinie, iris poudrée, violette timide, rose blanche, jasmin, ylang-ylang, muguet et narcisse. Pas un jardin criard — un jardin de printemps encore frais, tenu dans la demi-lumière.
En note de fond, le santal de Mysore enveloppe tout d’une chaleur crémeuse, rejoint par l’ambre, la benzoïne, le vétiver et la fève tonka. La profondeur tranquille de quelqu’un qui a beaucoup vécu et qui n’en fait pas étalage.
Hubert voulait capturer non pas la star de cinéma, mais Audrey, la femme — celle que le monde ne connaissait pas
Le résultat est un parfum d’une élégance absolue — ni trop fort, ni trop discret. Un parfum qui ne cherche pas à séduire mais qui séduit. Exactement comme elle.
L’Interdit — Le parfum le plus exclusif du monde
Pendant trois ans, de 1954 à 1957, Audrey Hepburn est la seule femme au monde à porter ce parfum. Une seule femme, sur toute la planète, qui sent ainsi. Il n’existe pas de boutique, pas de flacon en vente, pas de publicité. C’est un secret absolu, un luxe d’une nature que l’argent ne peut pas acheter.
Elle le porte chaque jour, dans sa vie ordinaire — pas seulement sur les tapis rouges ou devant les caméras. C’est son parfum de femme, pas de star. Il accompagne ses matins romains, ses promenades new-yorkaises, ses moments de solitude et de joie. Il devient, avec le temps, indissociable d’elle. Ceux qui la côtoient dans ces années-là n’oublieront jamais cette fragrance légère, élégante, impossible à nommer.

« Mais je vous l’interdis ! »
En 1957, Hubert de Givenchy décide de commercialiser le parfum — ce sera sa première création olfactive pour la maison. Il en parle à Audrey. Et Audrey, cette femme si généreuse avec le monde entier, résiste. Elle dit non. Elle dit, dans un élan à la fois tendre et ferme : « Mais je vous l’interdis ! »
Ce cri du cœur n’était pas un caprice de star. C’était quelque chose de plus intime. La résistance de quelqu’un qui tient à la singularité d’une chose belle. Ce parfum était le sien. Le partager, c’était d’une certaine façon le perdre.
Mais Givenchy insiste, avec douceur. Et Audrey, toujours généreuse au fond, finit par céder — à condition que ce geste soit honoré. Le parfum s’appellera L’Interdit en souvenir de ce refus d’amour. Et Audrey Hepburn accepte de prêter son visage à la campagne publicitaire. Plus tard, elle posera notamment pour Bert Stern pour une campagne devenue emblématique, devenant ainsi la première actrice de l’histoire à incarner officiellement un parfum.
Avant Chanel N°5 et Marilyn Monroe, avant toutes les collaborations entre divas et parfumeurs qui feraient le vingtième siècle, il y eut L’Interdit et Audrey Hepburn : une actrice associée à une fragrance née d’une amitié.

Une icône naissante du parfum
Ce que Givenchy et Audrey inventent en 1957 sans le savoir, c’est un modèle qui structurera toute l’industrie du parfum pendant les décennies suivantes. L’idée qu’un parfum puisse incarner une personnalité, qu’un visage soit porteur d’un univers olfactif, qu’une femme puisse être à la fois l’inspiratrice, la porteuse et l’ambassadrice d’une fragrance — tout cela commence ici, dans ce geste d’amitié entre un couturier et son amie.
Mais L’Interdit se distingue de tant de récits qui suivront par une différence fondamentale. Il n’a pas été créé pour vendre. Il a été créé pour aimer. C’est un portrait, pas un produit. Un hommage, pas une stratégie. Et c’est précisément cela qui lui donne cette profondeur émotionnelle que les parfums fabriqués en comité marketing ne pourront jamais atteindre.

Les reformulations à travers les temps
L’Interdit connaîtra une longue vie commerciale, puis sera progressivement retiré des marchés dans les années 1990 aux États-Unis. En 2002, le groupe LVMH — propriétaire de la maison Givenchy depuis qu’Hubert avait quitté sa propre maison en 1995 — décide de relancer le nom. Mais pas le parfum. Une fragrance fruitée-florale, légère et commerciale, porte désormais le même nom, au grand étonnement de celles qui avaient connu l’original.
En 2007, pour les 80 ans d’Hubert de Givenchy, une tentative plus respectueuse voit le jour. C’est la version Les Mythiques, avec ses notes de rose bulgare, de groseille rouge et une touche de musc et d’encens. Ce n’est pas l’original — mais c’en est un écho sincère, une manière de saluer l’esprit, sinon la lettre.
Puis vient 2018. Un nouveau L’Interdit, porté par l’actrice Rooney Mara, construite sur la tubéreuse, la poire, la vanille et le patchouli. Un parfum de son époque — bien fait, séduisant à sa façon. Mais très éloigné olfactivement du chef-d’œuvre de 1957. La communication évoque « le frisson de l’interdit », « la subversion », « une fleur résolument underground ». Des mots qui auraient fait sourire — ou frémir — Audrey Hepburn.

2018, L’année du double deuil
Il y a, dans l’année 2018, quelque chose de troublant et de mélancolique pour quiconque connaît cette histoire. C’est l’année du lancement du nouveau L’Interdit — cette fragrance si éloignée de l’originale. Et c’est aussi l’année où Hubert de Givenchy s’éteint, le 10 mars, à l’âge de 91 ans.
L’homme qui avait tout inventé — l’amitié, le parfum, la pudeur de ne jamais s’en vanter — disparaît au moment précis où son œuvre la plus intime est habillée de neuf par des mains qui n’en portaient plus la mémoire intime. C’est comme si l’un des derniers gardiens du secret s’en allait juste avant que le secret ne soit définitivement effacé.
L’âme ne disparaît pas. Elle s’efface doucement, comme une fragrance sur la peau au fil des heures.
Hubert de Givenchy et Audrey Hepburn sont tous deux partis — elle en 1993, lui en 2018. Entre eux, L’Interdit originel reste comme une conversation suspendue, un souvenir de ce que peut être la vraie élégance, non pas ce que l’on montre, mais ce que l’on offre.
Épilogue — La quête du flacon perdu
Aujourd’hui, l’original L’Interdit de 1957 ne se trouve plus en boutique. Il existe encore, dans quelques flacons préservés, dans des ventes aux enchères spécialisées, dans les collections de passionnés. La version Les Mythiques de 2007 — la plus fidèle à l’esprit de l’original — se trouve encore parfois sur les marchés de seconde main. Et peut-être est-ce la plus belle façon d’honorer cette femme qui, un jour de 1957, a simplement dit non — donnant ainsi à ce parfum son nom, à cette histoire son âme, et à ceux qui la reçoivent le sentiment rare d’avoir touché quelque chose d’irremplaçable.
Le chercher, c’est déjà un geste qui ressemble à Audrey. Préférer la profondeur à la facilité, l’authentique au commercial, la mémoire à la mode. C’est refuser que les âmes s’effacent complètement.
Pour aller plus loin, retrouvez son histoire avec la maison Givenchy le temps d’une ciné-balade sur Le Paris d’Audrey Hepburn et lisez notre article sur ses films iconiques tournés à Paris.


